Censuré ?

 

Politique (Sauvez la Belgique, Spirou est Charlie), sexualité (Tamara, le Petit Spirou), violence (La Tribu des Huns, Le Groom de Sniper Alley), grossièreté (Choc) … qu’on y soit favorable ou pas, rien ou presque ne semble être interdit dans Spirou.

 

Cette liberté de ton et de contenu est récente.

 

Créé en 1938 par jean Dupuis, un sincère catholique, le Spirou des origines est sensé procurer une lecture édifiante et saine pour la jeunesse. La mise en place en France, le 16 juillet 1949, de la « Commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à l'enfance et à l'adolescence » renforcera cette ligne éditoriale. A l’époque, les femmes n’ont pas de poitrine, les dialogues ne comportent aucun gros mot, les enfants ne parlent pas de politique et on ne critique pas la religion. La censure y veille.

 

Ce dossier a pour vocation le recensement des cas de censure dans notre beau journal de Spirou.

 

1943 C’est la guerre, la Belgique est occupée et notre beau Journal de Spirou refuse de collaborer : il refuse d'imprimer le journal de propagande nazie SIGNAL, il abrite dans ses pages le club des ADS (Amis De Spirou) et son code secret, publie un billet hebdomadaire du fureteur où Jean Doisy a du mal à cacher sa résistance à l'occupant. Et enfin le journal consomme un précieux papier qui pourrait être utilisé à d'autres fins plus utiles aux yeux des allemands.

Le 2 septembre 1943, la parution du journal s’interrompt. De septembre 1943 jusqu’à octobre 1944 la censure nazie interdit sa parution.

 

Pour contourner cette censure, fin septembre parait un album de 44 pages « L’espiègle au grand cœur » qui reprend la suite des séries du journal.

 

Un second album ("Belle Humeur") était prévu pour le 15 octobre, mais ne verra pas le jour, interdit par l’occupant qui contre ainsi la tentative de "mensualisation" de l'hebdomadaire.


 

1945 Des « retoucheurs » travaillent à rallonger les jupes des filles et à refermer les décolletés trop ouverts. Ceci concerne essentiellement les bandes dessinées américaines publiées dans notre beau journal : Brick Bradford, Superman, Dick Tracy …   Un des plus célèbre de ces « retoucheurs » a sans doute été Yvan Delporte ! Il le dit lui même dans "Yvan Delporte, réacteur en chef"  (Christelle et Bertrand Pissavy-Yvernault) : "Une de mes fonctions était de corriger ... les courbes trop prononcées des filles dessinées ..".

C'est ainsi qu'une héroïne est par exemple curieusement privée d'une moitié de poitrine dans le Spirou n° 471.

 

1946 Franquin reprend Spirou à Jijé au milieu de l’épisode « les maisons préfabriquées » (Spirou n° 432).

Quand Fantasio y rapporte son sauvetage (Spirou n°441), le tailleur représenté est une véritable et navrante caricature juive

Ce portrait sera modifié, sans doute à l’initiative de Franquin lui-même, dans les éditions en album suivantes.

 

 

1949 La commission de censure nouvellement crée en France a le pouvoir de bloquer l'importation de bandes dessinées étrangères. Le but est sans aucun doute de lutter contre l’envahissement du marché par la bande dessinée américaine. C’est ainsi que le magnifique « Tarzan » de Hogarth quitte Spirou au mois de février 1949



 

1950 Dans ‘Il y a un sorcier à Champignac’ de Franquin (Spirou n°679), la statue grecque est pudiquement revêtue d’une toge. Franquin s’en est expliqué : "J'avais trouvé cette statue de Mercure dans le Petit Larousse. Seulement d'après mon modèle, Mercure avait une feuille de vigne, et le journal m'a renvoyé ma planche en me demandant de corriger cela, car une feuille de vigne, c'était « indécent ». Alors, j'ai collé un péplum à Mercure pour éviter de choquer mes éditeurs !".



 


1951 Estimée trop sanglante, la BD de Hubinon et Charlier sur la guerre du pacifique, « Tarawa » fut automatiquement dirigée vers Le Moustique, destiné à un public plus adulte. Cet épisode sera finalement diffusé dans Spirou … mais 23 ans après, en 1974 ! (Spirou n°1871)


1951 Avant les cousins Dalton, il y avait les frères Dalton, les vrais. C’est dans "Le hors la Loi" (Morris) que Lucky Luke affronte et élimine ces vrais Dalton. A la demande des éditions Dupuis, Morris dut modifier la scène d’élimination de Bob Dalton par Lucky Luke, jugée trop violente. Voici les deux fins de « Hors-la Loi » , l’originale à gauche, la censurée à droite (Spirou n° 731 du 17/04/52).


 

1952
Dans « le Châtiment de Basenhau » (Peyo), un espion capturé attrape un gros ventre en quelques cases et sans explication (Spirou n° 762 du 20/119/52). En fait Peyo avait dessiné une scène de torture pendant laquelle un bourreau faisait boire des dizaines de litres d’eau ce personnage. A la demande de Charles Dupuis, Peyo dut supprimer cette planche.  L’album compte ainsi 43 planches et non 44.
Ci-dessous les cases publiées dans Spirou
Spirou 752     Spirou 753

 
et la planche retirée non publiée



 
1953
En 1953,  aller sur la Lune frise le délire ! C’est pourtant ce que Sirius réalise avec son héros « l’épervier bleu »  dans « la planète silencieuse » . La « Commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à l'enfance et à l'adolescence » avait déjà opposé deux refus d’importation pour « La Vallée interdite » et « Point zéro ». Elle reproche à la série un usage excessif des armes à feu et des savants fous.
Ce délire lunaire mit un terme à la série ; le 8 janvier 1953 (Spirou n° 769) parait dans Spirou la dernière planche de « La Planète silencieuse » et des aventures de « L’épervier bleu ».


Quelle injustice quand on réalise que, depuis mars 1950,  Hergé pré publie dans Tintin « On a marché sur la Lune » !

 

1953 Dans le Spirou n° 764 du 4/12/52 débute une nouvelle aventure de Spirou par Franquin « La turbotraction/La corne du rhinocéros ». A la demande de l’éditeur, Franquin doit y modérer l’usage des armes à feu ; c’est ainsi que dès la page 14 disparaissent des vignettes la plupart des pistolets et fusils manipulés par les gangsters (Spirou n° 770)

Avant la demande de censure

Après

 

 

1953 Dans la dernière case du « Dictateur et le Champignon » (Spirou n° 801 à 838), Franquin est accusé de grossièreté : la phrase d’origine "... une foule d'imbéciles avec des fusils" fut donc modifiée pour devenir « ... une foule de barbares avec des fusils" !

 

1953 Les premières aventures de Buck Danny (Charlier, Hubinon) ont des cadres tirés de l’actualité récente : la guerre de Corée par exemple. La commission de censure jugea que l’évocation de conflits réels n’est pas adaptée et les 2 albums « Ciel de Corée » Spirou n°783 à 805, « Avions sans pilotes » Spirou n° 806 à 828 traitant de la guerre de Corée seront interdits en France jusqu’en 1968

Pour éviter de nouvelles foudres de la censure, le scénariste  Jean-Michel Charlier enverra désormais ses personnages dans des pays fictifs (« le Managua » pour » Buck Danny » et pour « Tanguy et Laverdure », la « Braslavie » pour « la Patrouille des Castors » …).

 

1954 On reprocha à Victor Hubinon d’avoir, dans l’album Buck Danny « Patrouille à l’Aube » (Spirou n° 863 à 885) dessiné de manière trop horrible un combat sous-marin entre des plongeurs et des pieuvres géantes (Patrouille à l’aube,). Le dessinateur dut ainsi modifier cette scène avant sa publication en album.

 

1958 Après avoir abandonné « L’épervier bleu », Sirius dessine renoue avec le succès avec la série des « Timour ». Dans l'épisode « le fléau de Dieu » (Spirou n°1033 à 1053), Timour a le visage couvert de sang. Pour ne pas subir une nouvelle fois un refus de publication, Sirius dut faire disparaitre les blessures de son héros.

 

1959  Le premier album de la série Gil Jordan (Maurice Tillieux) Libellule s'évade (Spirou n° 962 à 988) et le second album Popaïne et vieux tableaux (Spirou n° 990 à 1031)  sortent en 1959. Ces deux premiers albums sont censurés en France jusqu'en 1971 pour irrespect envers la police.

Tillieux témoigne dans une interview :  «Au moment de la parution de « Popaïne et vieux tableaux », j’ai été appelé par le ministère de l’Intérieur qui s’occupait à l’époque de la censure. Ils m’ont dit : "On ne peut pas mettre Popaïne dans une bande dessinée, c’est un stupéfiant." Il a fallu que je leur réponde que cela n’existait pas, et que j’avais même inventé le mot exprès pour ne pas avoir de problème avec la censure !»

 
1960 Pavillons noirs (Vieux Nick, 1960 Spirou n°1039 à 1059) : cet album, jugé trop violent, a longtemps été interdit par la censure Française. Les français attendront donc 1964 pour le lire dans la collection gag de poche et 1982 pour le lire en couleurs et en format normal.

 
1961 Morris et Goscinny ont publié « Billy the Kid » (Spirou n° 1210 à 1231) une nouvelle aventure de Lucky. Dans la première planche , Billy the Kid, bébé, suce le canon du colt. La censure passera par là et une version corrigée sera publiée dans laquelle il suce simplement son pouce.

 
1962 Pancho combat à mains nues un Indien armé d’un couteau. Cette scène sera jugée trop violente et conduira à l’interdiction (partielle) de l’album « La route de Coronado, une aventure de Jerry Spring par Jijé, Spirou n° 1192 à 1213). Dupuis fit modifier la page incriminée pour le premier tirage diffusé en France.

 

1963 La publication de « Madame Adolphine » (Benoit Brisefer par Peyo, Spirou n° 1292 à 1326) faillit être interdite. Il paraissait inadmissible à l’époque de représenter un jeune enfant se rendant dans un café. Il fallut argumenter et expliquer que si Benoit Brisefer allait au café, c’était pour le démolir (le café de la bande de Madame Adolphine).

 
1964 J’ai cité plus haut la mésaventure de Jean Michel Charlier avec la censure. Jean Michel avait « osé » faire vivre à son Héro Buck Danny  une aventure en Corée. La censure de l’époque interdisait de porter atteinte à un pays réel. Tous les scénaristes de l’époque en ont apparemment tiré la leçon et ont par la suite envoyé leur héros dans des pays strictement imaginaires :  Hergé et Tintin en Syldavie et en Bordurie ! Spirou au Bretzelbourg !  En 1964, la patrouille des Castors partira elle en Braslavie ! (« Le chaudron du diable », Mitacq et Charlier Spirou n° 1378 à 1399).

 

1964 Dans l’album « Soixante aventures de Boule et Bill » on voit le chien Bill s’entortiller les oreilles. La commission de censure française dénonça cette scène comme une séance de  «tortures diverses d’un pauvre chien » et ajouta «  et caricature d’un brave agent de quartier ». Les gags relatif à cette qualification furent remplacés dans la réédition effectuée l’année suivante et acceptée.


1966 « Le Gant à trois doigts » (Gil Jordan de Maurice Tillieux, Spirou n° 1389 à 1410) a été censuré pour racisme. En effet la guerre d’Algérie venait de se terminer (1962) et avait laissé des traces profondes dans les esprits.  Dans ce contexte sans doute la commission a-t-elle jugée qu'une histoire pour enfant se déroulant dans un pays du monde arabe était inopportune.

 

1973 L’album « Le Maître de l’épouvante » (Spirou n° 1803 au n° 1819) Archie Cash par Malik (William Tai) et Jean-Marie Brouyère au scénario) a été interdit en France. Dans cet album, une boîte contenait une tête coupée qu’on ne devinait que par les mouches qui s'échappaient de son ouverture. Indiscutablement on ne se trouve pas ici dans un univers pour enfants sages.  Malik use d'un trait efficace et dynamique pour compter les aventures musclées, parfois hot et même limite vulgaires, d’un sosie de Bronson (Archie Cash). Très décriée pour l'ambiance malsaine qui y régnait, le courrier des lecteurs témoigne que de nombreux lecteurs ont été marqués par la violence qui se dégageait de cette série. Rien d’étonnant donc à ce que la commission de censure française ait mis à l’index ce premier album pour « beaucoup de violence, nombreuses illustrations agressives ».

1977 Regardez attentivement cette couverture de Sammy dans le Spirou 1864 de 1974. Les auteurs, Berk et Cauvin, y font clairement allusion au risque de censure. Cet exorcisme n’empêchera pas l’interdiction, 3 ans plus tard en 1977, de la diffusion en France de l’album « le roi Dollar » (Spirou n° 1919 au n° 1931) et ce jusqu’en 1981. La corruption policière et politique à Chicago dans les années 30 décrite dans l’album avait quelques ressemblances avec des faits divers de l’époque. La commission estima que l’album faisait l’apologie de cette corruption et que montrer "la police sous un jour très dévalorisant" s’ajoutait aux reproches récurrents d’une série abusant de la violence : on n’y comptait plus en effet les gangsters mourant de mort violente hachés par les balles des mitraillettes.

1980 / 1981 Après 2 aventures et un récit refusé par le rédacteur en chef de l’époque (« Cloaques »), Yann et Conrad proposent une nouvelle aventure des « innommables » intitulée « Aventure en jaune » (Spirou n° 2297 au n° 2311). A la planche 46 ils dessinent Tim nu, de face et sans aucune astuce pour cacher l'objet du délit. M. Dupuis ne découvrit l’outrage qu’une fois imprimé dans notre beau journal de Spirou. Il leur demanda d'improviser une fin immédiatement. Ainsi s’arrêta la collaboration de nos deux amis à cette série dans Spirou.

La parution en album sera profondément modifiée pour rétablir les éléments d’origine censurés lors de la parution dans Spirou. Voir mon étude : http://www.toutspirou.fr/Du_journal_a_lalbum/Aventureenjaune/aventureenjaune.htm

1983 En 1983, grâce à Peyo, Morris s’associe aux studios Hanna Barbera pour produire des dessins animés de Lucky Luke. Pour cette adaptation, Morris dut se plier à la censure américaine et privera ainsi son héros de son légendaire mégot de cigarette. Il supprimera également toute une série de clichés raciaux : les mexicains et la sieste, les chinois blanchisseurs, les indiens parlant « petit nègre » . Ces modifications seront également prise en compte dans la BD, sans doute en prévision d’une explosion des ventes sur le continent américain.

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Spirou 641                                                                        Spirou 2424

 

 

à suivre ...